Il venait de finir son paquet de gâteau et s'attardait sur la liste des ingrédients. La lécithine de soja retenait son attention parce qu'on la retrouvait partout. Par curiosité et aussi par jeu il avait un jour appelé le service clientèle d'une grande compagnie de biscuits-gâteaux-chocolat et avait demandé à la fille ce que c'était la lécithine de soja. Elle avait répondu très vite que c'était une protéine. Maintenant c'est elle qui voulait savoir s'il était allergique. Comme si une véritable explication n'était pas requise mais que les réactions et les futures plaintes des consommateurs elles étaient capitales. On sait ce que c'est et on le cache, mais on cherche ce que ça vous fait.
Ca ne faisait pas longtemps qu'il s'intéressait à la nourriture, à ce qu'il mange, à ce qu'ils mangent. Et depuis il ne pouvait plus appeler ça que par un seul vocable: la bouffe. Parce qu'il n'y avait qu'un sale mot d'argot pour parler de ce qu'il mettait dans son assiette. Quelques détails:
1) Les listes d'ingrédients sont marquées en tout petit, loin derrière l'image du produit, la marque, le poids. Le lieu de fabrication aussi se faisait discret. Y a-t-il de quoi avoir honte?
2) Tout se ressemble de plus en plus. Uniformisation des goûts, de la texture. On rajoute du sel, pour le poids, de l'épaississant dans la sauce, des émulsifiants dans le nappage. Rien n'est cuisiné, juste cuit et assemblé dans des cuves immenses, mais c'est toujours parfait. On a enlevé le savoir-faire et on l'a remplacé par de la chimie.
3) Il y a de plus en plus d'arômes. Les goûts sont enrichis. Il appelle ça le goût de reprends-en. Le sucre et le sel sont omniprésents. Le chocolat industriel en contient, ainsi que de la vanille, et des traces d'arachide. Peut contenir des noix. Peut contenir. Ca le faisait rire. Y en a ou pas?
Au début c'était une petite curiosité, par snobisme il s'imaginait en apprendre plus et ainsi mieux maîtriser son alimentation, et vivre plus longtemps. Vous ne m'aurez pas. Mais il avait vite compris que le problème était plus large et le dépassait complètement. D'une part parce que la vrai bouffe n'existerait bientôt plus, d'autre part parce que rien n'était fait pour dénoncer. Quelques scandales avaient éclaté, on y avait répondu par des normes d'hygiène. La lécithine de soja c'est propre.
Il s'était mis en tête de bien manger: cuisiner, même s'il doutait de l'origine des ingrédients. Chère viande rouge, dans quoi t'as t'on trempé avant que tu n'arrives dans ma poêle, oh mon petit légume, de quel pesticide t'es tu abreuvé. C'était ça qui le choquait le plus. Il sentait que les profondes modifications culinaires impliquaient surtout une perte de la relation à la terre, et par extension à la nature. Producteur de porcs. Producteur? Eleveur? Lapsus intéressant...
Il ne fréquentait plus les restaurants sauf quand il connaissait le chef et lui faisait confiance. Mais là aussi il avait du avaler des couleuvres: tout n'était pas fait sur place, faute de temps, d'argent, de moyens. Il n'y avait plus que dans les grands restos que cela état possible. A 60 euros le moindre menu, il était clair qu'on allait tous crever avec un Snickers en travers de l'oesophage.
Il avait vu un film aussi. Supersize me. Un documentaire choc et intéressant. Mais un documentaire choc quand même. Une goutte d'eau ironique dans un océan d'eau minérale en bouteille. Une enquête qui quelque part faisait le jeu de ces multinationales dégoûtantes. Sans ennemis, fauteurs de trouble et rétablisseurs de vérité elles ne pourrait plus vous servir leur nouvelle recette 100% bio. Elles perdaient un enjeu majeur: l'amélioration de la qualité, le perfectionnement du mensonge, le foutage de gueule généralisé. Ca l'énervait un peu tout ça c'est vrai.
Tout était changé mais ça lui paraissait plus fort, plus profond que bon nombre d'habitude du monde moderne. Il était occidental et par conséquent habitué à manipuler du plastique, sentir de l'essence et suer du pétrole. Justement non. C'était ça pour lui la grosse différence, si ce que je porte, ce que je touche quotidiennement peut me nuire, que dire de ce que j'avale? Ca rentre dans mon corps, ça nourrit toutes mes cellules. Je meurs de l'intérieur. Pour lui il était évident que l'épidémie de cancers qui sévissait en Europe et en Amérique du nord était due à toute cette malbouffe. A ça et bien d'autres facteurs. Quand on s'empoisonne le foie, est-il vraiment aberrant de mourir d'un cancer du côlon? Toutes ces maladies de la peau sont-elles causés par votre yaourt allégé? Oui si vous vous tartinez avec, vous savez, avec des rondelles de concombre, comme dans la pub.
Il essayait de refaire mentalement le chemin qui les avaient mené là. Il comprenait qu'on ait besoin de produire plus et plus vite. Pour nourrir tout le monde. Le problème ne venait pas de la mécanisation. Le dérapage avait du avoir lieu au moment où on avait voulu améliorer le produit. Mais on ne peut améliorer un quatre-quarts. Il est plus ou moins bien cuisiné, mais si c'est votre métier vous ne l'améliorez pas, ou si peu. Vous changez l'ordre d'incorporation des ingrédients, ajoutez un peu de vanille, ou de rhum, travaillez sur le temps de cuisson, la chaleur du four, mais c'est minime. Vous savez faire un quatre-quarts vous le faîtes et c'est tout. En fait il ne s'agissait pas de l'améliorer mais de le rendre addictif. Le savoir-faire qu'il venait de s'énumérer coûtait trop cher. Un jour un fou a demandé à un autre fou de trouver le moyen de rendre ça meilleur. Pour que vous en achetiez plus, plus souvent. Et vous faire perdre la mesure. La mesure de la gourmandise, mais surtout de la faim. Vous n'aurez plus jamais faim, mais parce que culturellement vous mangez beaucoup, eh bien baffrez! Cela avait du être facilité par la biologie. Instinctivement le corps sait ce qui est bon pour lui. Des restes de l'animalité. Si c'est bon sur la langue, si les papilles s'agitent avec plaisir, c'est que c'est consommable. Dans l'ordre de préférence des goûts à la naissance il y a le sucré, le salé ensuite l'acide et loin derrière l'amer. Pour que vous puissiez détecter les poisons. Vous n'aurez donc rien à craindre avec ce sirop de glucose qui accompagne votre sucre. Ce n'était même pas la même chose. Il pensait que oui. Glucose c'était supposé être le nom savant du sucre. Bah non, les deux apparaissaient distinctement dans la liste, comme deux copains. C'était pas son deuxième prénom c'était son frère.
Il se demandait parfois pourquoi il avait commencé à tripper sur la bouffe. Parce que chez lui c'était même pas un problème. Gourmand mais pas plus que ça. Pas du genre à combler un manque en s'empiffrant. Svelte comme un jeune qui vit au présent. Et qui s'éclate. C'était d'ailleurs plus une blague qu'autre chose au départ. Ca le faisait marrer tous ces noms savants presque en latin, les paroles tristes d'une jolie chanson. Parce qu'ils étaient mignons ces biscuits avant de commencer leur thérapie. Recette originale, façon grand-mère. Les secrets de famille lui explosaient à la figure.
Il pensait à ceux qui le vivaient mal. Croient-ils vraiment que le formage blanc à 0% est bon pour la santé parce que moins gras? Mais il est beaucoup trop onctueux pour être honnête ce fromage blanc. Si y a pas de gras c'est aigre, mais c'est normal. Et puis ce goût d'aspartame...Du sucré trop sucré, concentré jusqu'à l'écoeurement. Ca n'avait pas de sens de se préoccuper de soi, son corps, son image et d'en passer par là. En même temps que c'était la trame de son époque. Toute la communication était tournée en ce sens: vous rendre fou. Mangez, maigrissez, goûtez, savourez, maîtrisez, laissez-vous aller, n'arrêtez pas, on diminuera. Les calories, les quantités. Vous donner faim, et vous culpabiliser en priant pour que vous soyez mangeur compulsif.
Bon il pensait à ça, et à d'autres choses. A sa vie quand même tranquille. Il avait du travail, et il aimait ça. Dans une bibliothèque. Au calme. Conseiller les gens, renouveler leur carte d'abonnement, gérer les prêts, les retours, indiquer les toilettes. Ca lui laissait le temps de regarder le monde. Et puis toute la littérature à sa disposition, il s'offrait le luxe de lire n'importe quoi, ce qui le tentait, des romans, des revues scientifiques, des biographies. Abandonnait les livres quand ça le gonflait. Il avait toujours en vue l'érudition mais sans plan d'action. Il savait qu' à force de collecter des éléments tout cela finirait par s'assembler dans un ensemble cohérent, un beau collier de perles. De culture. Et qu'au contraire vouloir extraire une ligne directrice le détournerait du multiple, du hasard. Il évacuerait tout ce qui ne colle pas avec le reste, et perdrait ainsi une bonne part de la saveur de la connaissance. Laisser le sens émerger de la quantité, plutôt que de jouer au scientifique qui veut que ça marche. Et qui vous brûle les ailes si vous survolez son laboratoire sans le reconnaître comme un sanctuaire. S'élever et rester humble. Ne pas s'aigrir. Je ne dois pas m'aigrir pensait-il en souriant. Aimer le laid, le trivial et préférer le beau. Mais laisser de la place à tout le monde, tout le temps. Rien n'est au hasard et rien n'est nécessaire. C'est. Il avait déjà lu ça, l'impossibilité de penser le monde, c'est à dire de concevoir en même temps toutes les expériences vécues à un instant donné. Parfait, ça disqualifiait les généralités.
C'était parti de la bouffe, il cherchait à faire le tour de cette question, en même temps que tout l'intérêt de la chose était suscité par le nombre d'implications dans tous ces domaines qui le concernait: la vie, les autres, les règles du jeu. Depuis toujours on s'était organisé entre autres autour de la nourriture. En même temps que la nourriture était elle-même tributaire de tous ces facteurs, et que tout est dans tout etc...Ne noyons pas le poisson pour autant. C'était normal. Ca avait joué sur la chasse, le mode d'habitation, les échanges, la culture, l'economie, les loisirs, tout. Mais normal. C'était juste que regarder ce qu'il mangeait aujourd'hui lui faisait drôle. Des produits étranges, bons mais pas du tout naturels. Mais bons, il l'admettait. Bizarre. Ca le dégouttait un peu quand même maintenant. De plus en plus. Il avait envie de faire des choix vis à vis de ça. Mais se voyait pas non plus le super dénonciateur de sa génération. Il n'avait rien de précis en tête, et il se dit qu'il allait continuer sa petite vie, s'informer, réfléchir. Ne pas stresser.
Il habitait en campagne, et venait de fêter son départ en retraite. Il allait pouvoir se consacrer à sa femme, son jardin, ses plantes, son chat. Il revoyait sa jeunesse, son aventure dans ce monde, et se dit que le travail allait peut-être quand même lui manquer. Il avait beaucoup étudié et avait fini par exercer le métier qui le passionnait. Il n'avait rien changé (au problème) mais n'était pas resté inactif. Il avait fait ce qu'il avait pu, et aimé. Un beau métier. Agronome.